Pour l’histoire d’un « mot migrant » : le cas du gilet
Aujourd’hui utilisé pour désigner le gilet sans manches, typique de la garde-robe masculine, à porter sous la veste, le terme gilet est l’un des nombreux résultats des relations entre l’Europe et les autres pays du bassin méditerranéen qui, souvent considérées uniquement comme source de conflits, ont sans aucun doute existé sous une forme pacifique et ont profité au Vieux Continent.
Comme le reconnaissent les principaux ouvrages lexicographiques étymologiques, relatifs à l’italien (DEI, DELIN, EVLI) ou à l’ensemble des langues romanes (REW, PIREW 9582), la base du mot gilet est le turc yelek, terme qui désignait autrefois une veste en tissu, dotée de manches larges et arrivant jusqu’aux coudes, utilisée notamment par les esclaves sur les galères, puis employée pour désigner une veste sans manches typiquement ottomane. C’est l’arabe ǧalīka, forme dialectale algérienne qui, selon Corominas (DCECH, s.v. chaleco), désignait une « veste typique des prisonniers » (« casaca de cautivo »), qui aurait servi d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident. Comme l’a déjà établi le lexicographe, le mot, arrivé au Maghreb, se serait répandu entre le XVIe et le XVIIIe siècle dans la région méditerranéenne, s’implantant, par l’intermédiaire de la langue franche des ports africains, en portugais (jaleco), en provençal, en catalan (jaleco) et, surtout, en espagnol (d’abord sous la forme jaleco, puis chaleco) et en italien et dans ses variétés locales. Ce n’est qu’après être entré en français sous la forme gilet, probablement via le castillan, dans la seconde moitié du XVIIe siècle (TLFi, s.v. gilet), que le terme serait passé en Italie, sous la forme dans laquelle on a encore tendance à l’utiliser aujourd’hui, c’est-à-dire comme emprunt intégral au français. Si le GDLI en donne comme premier exemple un passage du Dizionario delle belle arti del disegno (1827) de Francesco Milizia (s.v. panneggiamento), dans lequel apparaît la forme adaptée giletto (« La gran moda d’un giletto corto e stretto […] »), le GRADIT, le D-O et le Z remontent à 1786 pour gilet, le premier avec une référence explicite à La donna galante ed erudita de Gioseffa Cornoldi Caminer (1786), dans lequel, dans une section consacrée aux « modes de France », on a identifié ce qui devrait donc être la plus ancienne attestation italienne du terme («[…] i capegli acconciati in catogan; i due orologi carichi di bijoux; le scarpe coi taloni piani; e finalmente un gilet da uomo»). L’apparition de l’adaptation gilè, en revanche, est située de manière générique au XVIIIe siècle par le D-O (et par le DEI et l’EVLI) ; avant 1798 par le Z (et par le DELIN) et avant 1802 par le S-C.
La politique linguistique néopuriste des vingt années du fascisme s’est acharnée contre l’emploi des mots étrangers, y compris de nombreux mots entrés dans la langue italienne par le biais de la langue française, et le terme gilet n’a pas échappé à cette coupe, que l’on a tenté de remplacer par panciotto, corpetto ou sottoveste, avec une préférence pour le premier, comme le montre, par exemple, la consultation du Commentario-dizionario italiano della moda (1936) de Cesare Meano (s.vv. gilè et sottoveste) ou des documents préparatoires en vue du Vocabolario dell’Accademia d’Italia, aujourd’hui conservés à la Bibliothèque de l’Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana (Fig. 1), comparables à l’entrée corpetto apparue dans le seul volume de cet ouvrage lexicographique. Non seulement on renonce à l’utilisation du terme sottoveste, probablement en raison de la polysémie du terme, mais, pour la même raison, corpetto est présenté comme un terme désormais désuet pour désigner le panciotto, seule forme effectivement utilisable.
Quant à l’entité désignée, les termes gilet et panciotto sont généralement utilisés indifféremment pour désigner un même vêtement, qui peut, à certains égards, être considéré comme une évolution du farsetto, une longue robe masculine, souvent rembourrée, avec ou sans manches, à porter par-dessus la chemise.
Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, le gilet a subi plusieurs modifications importantes : sa longueur a été progressivement réduite et, surtout, ses manches ont été supprimées. Plus récemment, le terme a été élargi pour désigner d’autres types de vêtements sans manches, tels que les « doudounes sans manches » et les vêtements haute visibilité utilisés pour la sécurité routière et au travail, qui ont connu un regain d’intérêt avec le mouvement de protestation des gilets jaunes.
Le gilet s’est imposé dans la mode féminine comme une tendance « moderne » dès le milieu du XIXe siècle, puis, au XXe siècle, il a progressivement élargi ses domaines d’emploi, jusqu’à remplacer la veste dans le tailleur. De nouveaux modèles, destinés à être utilisés dans les vêtements de tous les jours, se sont progressivement développés. Dans la mode contemporaine, tant masculine que féminine, sa transformation de vêtement « complémentaire » en vêtement « principal », utilisé à la place de la veste, est désormais répandue.

Fig. 1 : Documents préparatoires pour l’entrée gilè du Vocabolario della lingua italiana de la Reale Accademia d’Italia (Rome, Biblioteca dell’Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana)
Par Matteo Agolini et Andrea Riga

